Texte critique André Paillaugue – 2019

La matière, la langue et l’image dans la démarche artistique de Valérie Champigny

Pour le langage et la matière, le travail de Valérie Champigny est très marqué au début par la formation qu’elle a reçue à l’Ecole des Beaux Arts de Bordeaux durant les années 1990. Enfant, elle était fascinée par les silos agricoles, les scieries, les châteaux d’eau envisagés comme des sculptures.  Sa formation l’a emmenée à s’inspirer entre autres choses de notions issues de l’Art conceptuel et du Land-Art. Elle s’intéresse à certaines œuvres, telles L’observatoire de Robert Morris, le Roden Crater de James Turrel,  en ce qu’elles questionnent la perception. Elle apprécie encore le travail de Richard Long pour sa géographie sensible et subjective, qui relie le temps à l’espace sous forme d’écrits et de calligrammes. 

La démarche de Valérie Champigny a consisté d’abord à prendre des notes et des photographies, des croquis de l’environnement proche, ou à effectuer des prises de sons, à collecter des objets aussi, ce au quotidien, afin d’engranger un matériau et de susciter un dialogue intérieur permanent. Par exemple, il pouvait s’agir d’une quête de clins d’œil poétiques en environnement rural pour capter des ombres, des lumières, la géométrie des architectures… Lors d’une résidence d’artiste sur un quartier en rénovation, elle a obtenu le Prix de la Fondation de France dans le cadre du Programme Habitat. Elle a ensuite développé des partenariats pour mettre en place une résidence pour d’autres artistes avec une forme très spécifique, où elle mis ses compétences au service de la construction d’un projet culturel pendant sept ans.

En Dordogne, elle a travaillé dans une Maison d’enfants à caractère social près de Sainte-Foy-la-Grande, lors d’une résidence de création dans le cadre d’un appel à projet de l’ADMECS / Association départementale des Maisons d’Enfants en Dordogne. Pour ce qu’elle y a développé sur les idées de colline artificielle et de cratère, cette résidence qui a duré deux ans a commencé par une immersion de deux mois afin de comprendre les rythmes et le mode de vie des personnes qui occupaient le lieu jour et nuit. Elle a ensuite créé plusieurs œuvres pérennes et éphémères sur le lieu : « Coopter le phylactère », « Les archipels féériques », tissage de 32 km de cordes, ou « Owiiig, le polyèdre à visage humain », sur une parcelle de 3000 m2, l’enseigne de « l’iMMMensité », et des temps de création participative avec des cailloux ou des pommes de terre… 

À Bazas, son projet orienté sur l’art relationnel a été retenu pour une résidence de création dans le cadre de l’appel à projet régional du  «  Pôle Culture et santé ». Elle a ainsi élaboré dans le service de gériatrie de l’hôpital une écriture sur des formes poétiques afin de recréer une perception de l’environnement dédiée aux patients et aux soignants. Elle est intervenue à l’extérieur avec des grandes lettres, mais aussi, après de longs échanges avec chacun des patients souvent alités, elle a continué des récits dont elle a fait des lectures publiques pour l’exposition/restitution. Elle a gravé trente plaques de bois avec des mots et expressions prélevées au cours de conversations. Elle a aussi réalisé des dessins à quatre mains avec les patients. Son travail sur la rencontre sera présenté l’été prochain.

Pour Valérie Champigny, l’écriture est le fruit d’un travail particulier autour du langage. La construction d’une boite à mots peut s’effectuer grâce à l’observation et à l’analyse d’une conscience de l’espace. Mais la perception initiale peut aussi provenir de l’espace pictural. Dans la maison d’enfants de Dordogne comme dans la plupart des cas, un des buts est de faire voir ce que les usagers ne voient pas, que ce soit par des inscriptions de messages, des peintures murales, des mises en place suggérant des pratiques différentes. C’est toujours l’idée de départ de l’interaction entre l’artiste et un public qui est privilégiée.

Le travail autour de la photo, du dessin et de l’image est lié à l’idée qu’il existe une sorte de langage d’avant le langage en relation avec les figures fascinantes que l’image peut mettre en jeu. Dès son adolescence, Valérie Champigny a été passionnée par la gravure de la Melancholia de Dürer et par la façon dont elle questionne les multiples facettes de l’image. Si elle s’avère toujours énigmatique, de même que par exemple le nuage dans la peinture, c’est qu’en définitive elle est sans fond et sans fin, au même titre que les potentialités poétiques du langage.

André Paillaugue, critique d’art et critique littéraire.

Texte critique pratique artistique par Thomas Laurens

Une artiste qui ré-enchante des environnements paysagers et humains

Les œuvres de Valérie Champigny ne se contentent pas d’inscrire son travail dans une relation à l’espace, elle le met en tension avec la fonction du lieu. L’étude du lieu est une composante intrinsèque du travail de Valérie Champigny, qui prend le parti de questionner l’espace afin d’en révéler les points de rupture ou d’équilibre et notamment relationnels, c’est à dire la relation qu’opère les habitants, les jeunes, les enfants ou les professionnels au contexte donné. De l’adéquation entre l’espace occupé et l’œuvre ou le dispositif mis en place par l’artiste naît des résonances qui sollicitent la sensibilité du spectateur.

Depuis une quinzaine d’années, elle déploie une oeuvre présentant une grande variété de médiums et de supports. Qu’il s’agisse de bois, de métal, d’interventions murales, les matériaux sont travaillés au-delà de ce que leur matérialité pourrait laisser présager. Elle dématérialisée ses pièces souvent en les ramenant à leur ombre. Avec une certaine économie de moyens et de procédés, la perception se trouve souvent modifiée, dans tous les cas questionnée. Très souvent réalisées spécifiquement pour les lieux où elles s’inscrivent, ses pièces entretiennent un rapport étroit avec l’architecture et le territoire, réinvestissant les plans et cartographies qui en constituent la représentation normée (ex : cité des Chênes, étude des maisons rondes). Les réalités concrètes sur lesquelles reposent ainsi son oeuvre sont subtilement réagencées, détournées, jusqu’à faire émerger d’autres réalités parcourant les méandres d’un imaginaire fictionnel, mais gardant néanmoins la relation concrète à l’aspect documentaire.

La pratique artistique de Valérie Champigny explore les rapports de contradictions existants entre les formes simples et les images qu’elles peuvent évoquer une fois détournées. Dans sa pratique sculpturale, l’œuvre vient souvent s’intégrer au lieu de manière à y puiser son sens ou à en souligner la fonction. L’échelle des objets confronte à la fois le lieu et le visiteur, par ses dimensions s’apparentant à celles du monument  (ex : les crayons géants). Il en résulte une pratique voisine de l’in situ, où le contexte nourrit l’intervention et où l’intervention nourrit le contexte.

S’en suivent des continuités graphiques au fusain, au crayon, picturales ou photographiques, gravure ou gaufrage du papier avec les jeux d’ombres des feuillages dans les forêts, la représentation de l’eau et des systèmes racinaires et autres chemins traversés. Elle aborde l’idée de l’art géométrique (ex : peinture au sol hall d’entrée). Le but étant de créer une tension entre l’objet artistique et le paysage qui lui donne son sens.

Son fil conducteur reste d’être surprise par des découvertes dans l’environnement quotidien la conduisent à imaginer des dispositifs empiriques tels que « Les ruches à rouille » en 2006 stimulant l’aléatoire sur des supports de papier enfouis dans le sol.

La pratique artistique de Valérie Champigny prend également un caractère documentaire et la forme des découvertes se confond avec les outils du moment, parfois prélevés sur les lieux en mutation, en déconstruction. Les productions se construisent à partir de repérages, de prises de notes (histoire, fonction des lieux), de prises de vues, témoignages, récits, collection d’objets, des schémas, des trames qui sont évocation, traces des parcours. Le travail de recherche et l’orientation se définissent après un travail de croquis dans les carnets comme pour ne conserver que l’essence du propos, pour épurer. Elle capture des fragments du réel, rural ou urbain, et opère des subjectivations poétiques d’un lieu. On note une permanence sur une vingtaine d’années pour le travail des carnets, objets graphiques. L’utilisation de l’image vidéo, les prises de son, la peinture, le travail du volume et les collections d’objets sont tout autant de partitions expérimentales qu’elle explore pour inviter le geste à révéler autrement chaque nouveau territoire et en raviver le potentiel sensible.

Thomas Laurens, curator