Texte critique – Thomas Laurens

Une artiste qui ré-enchante des environnements paysagers et humains

Les œuvres de Valérie Champigny ne se contentent pas d’inscrire son travail dans une relation à l’espace, elle le met en tension avec la fonction du lieu. L’étude du lieu est une composante intrinsèque du travail de Valérie Champigny, qui prend le parti de questionner l’espace afin d’en révéler les points de rupture ou d’équilibre et notamment relationnels, c’est à dire la relation qu’opère les habitants, les jeunes, les enfants ou les professionnels au contexte donné. De l’adéquation entre l’espace occupé et l’œuvre ou le dispositif mis en place par l’artiste naît des résonances qui sollicitent la sensibilité du spectateur.

Depuis une quinzaine d’années, elle déploie une oeuvre présentant une grande variété de médiums et de supports. Qu’il s’agisse de bois, de métal, d’interventions murales, les matériaux sont travaillés au-delà de ce que leur matérialité pourrait laisser présager. Elle dématérialisée ses pièces souvent en les ramenant à leur ombre. Avec une certaine économie de moyens et de procédés, la perception se trouve souvent modifiée, dans tous les cas questionnée. Très souvent réalisées spécifiquement pour les lieux où elles s’inscrivent, ses pièces entretiennent un rapport étroit avec l’architecture et le territoire, réinvestissant les plans et cartographies qui en constituent la représentation normée (ex : cité des Chênes, étude des maisons rondes). Les réalités concrètes sur lesquelles reposent ainsi son oeuvre sont subtilement réagencées, détournées, jusqu’à faire émerger d’autres réalités parcourant les méandres d’un imaginaire fictionnel, mais gardant néanmoins la relation concrète à l’aspect documentaire.

La pratique artistique de Valérie Champigny explore les rapports de contradictions existants entre les formes simples et les images qu’elles peuvent évoquer une fois détournées. Dans sa pratique sculpturale, l’œuvre vient souvent s’intégrer au lieu de manière à y puiser son sens ou à en souligner la fonction. L’échelle des objets confronte à la fois le lieu et le visiteur, par ses dimensions s’apparentant à celles du monument  (ex : les crayons géants). Il en résulte une pratique voisine de l’in situ, où le contexte nourrit l’intervention et où l’intervention nourrit le contexte.

S’en suivent des continuités graphiques au fusain, au crayon, picturales ou photographiques, gravure ou gaufrage du papier avec les jeux d’ombres des feuillages dans les forêts, la représentation de l’eau et des systèmes racinaires et autres chemins traversés. Elle aborde l’idée de l’art géométrique (ex : peinture au sol hall d’entrée). Le but étant de créer une tension entre l’objet artistique et le paysage qui lui donne son sens.

Son fil conducteur reste d’être surprise par des découvertes dans l’environnement quotidien la conduisent à imaginer des dispositifs empiriques tels que « Les ruches à rouille » en 2006 stimulant l’aléatoire sur des supports de papier enfouis dans le sol.

La pratique artistique de Valérie Champigny prend également un caractère documentaire et la forme des découvertes se confond avec les outils du moment, parfois prélevés sur les lieux en mutation, en déconstruction. Les productions se construisent à partir de repérages, de prises de notes (histoire, fonction des lieux), de prises de vues, témoignages, récits, collection d’objets, des schémas, des trames qui sont évocation, traces des parcours. Le travail de recherche et l’orientation se définissent après un travail de croquis dans les carnets comme pour ne conserver que l’essence du propos, pour épurer. Elle capture des fragments du réel, rural ou urbain, et opère des subjectivations poétiques d’un lieu. On note une permanence sur une vingtaine d’années pour le travail des carnets, objets graphiques. L’utilisation de l’image vidéo, les prises de son, la peinture, le travail du volume et les collections d’objets sont tout autant de partitions expérimentales qu’elle explore pour inviter le geste à révéler autrement chaque nouveau territoire et en raviver le potentiel sensible.

Thomas Laurens, curator

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